Une prédication de Serge Carrel inspirée du livre de Timothy Keller : « Pour une vie juste et généreuse. Grâce de Dieu et pratique de la justice »[1]. Cette prédication a été donnée le 25 octobre à l’Eglise évangélique de la Pélisserie.

19Ne vous amassez pas des trésors sur la terre, où les mites et la rouille détruisent et les cambrioleurs forcent les serrures pour voler. 20Amassez-vous plutôt des trésors dans le ciel, où il n’y a ni mite ni rouille pour détruire, ni cambrioleurs pour forcer les serrures et voler. 21Car ton cœur sera toujours là où est ton trésor.
Matthieu 6.19-21

Dans l’épître à Tite, l’apôtre Paul affirme la chose suivante :
Car elle s’est manifestée, la grâce de Dieu, source de salut pour tous les humains. Elle nous apprend à renier l’impiété et les désirs de ce monde, et à vivre dans le temps présent d’une manière pondérée, juste et pieuse, en attendant la bienheureuse espérance et la manifestation de la gloire de notre grand Dieu et Sauveur, Jésus-Christ.
Tite 2.11-13

  1. Vivre d’une justice généreuse

A partir de la manifestation du salut gratuit en Jésus-Christ, l’apôtre Paul montre que la conversion et la réception du salut ne laissent pas le chrétien inactif. La grâce de Dieu dans une vie a des conséquences. Dans la vie du chrétien, cette grâce suscite des vertus qui ont pour nom : la piété ou la foi, la pondération ou la sobriété… et la justice dans le quotidien…
Dans son livre « Pour une vie juste et généreuse »[2], le théologien Timothy Keller développe une éthique des vertus en invitant le chrétien à faire de cette justice, de cette justice qu’il qualifie de « généreuse », l’une des notions-clés de notre comportement à l’endroit d’autrui. « Lorsque des gens découvrent la beauté de la grâce de Dieu en Christ, ils sont fortement incités à défendre la justice »[3], explique-t-il. Pour donner un visage à cette « justice généreuse », à qui d’autre aller, sinon à Jésus ? Quel modèle suivre pour découvrir le visage de cette « justice généreuse », sinon le modèle de Jésus et les contours de son existence tels qu’on les rencontre dans les évangiles ?

  1. Vivre d’une justice généreuse comme Jésus

En lisant les évangiles, on se rend compte que Jésus fait preuve de beaucoup d’intérêt et d’amour à l’endroit des individus fragiles de la société dans laquelle il vit. Ce souci du pauvre et du précarisé est une des caractéristiques de son action au point qu’elle doit être relatée à Jean Baptiste. Lorsque quelques-uns des disciples de ce dernier viennent vers Jésus pour lui demander s’il est vraiment le Messie, Jésus répond :« Retournez auprès de Jean et racontez-lui ce que vous entendez et ce que vous voyez : 5 les aveugles voient, les paralysés marchent normalement, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. »
Matthieu 11.4-5

Le ministère de Jésus se fait l’écho du même soin du pauvre dont témoignait le cœur de Dieu dans l’Ancien Testament. Dans son incarnation, Jésus a fréquenté les pauvres. Il a vécu avec eux. Il a mangé avec eux et il s’est lié avec les gens que sa société rejetait.
Il s’est opposé au sexisme de son temps en conversant avec des femmes auxquelles un homme « bien né » n’aurait jamais dû s’adresser.
Jésus a aussi refusé de céder au racisme social qu’entretenait la société juive, notamment à l’endroit des Samaritains. Il fait même d’un Samaritain l’un des héros d’une de ses paraboles les plus fameuses (Luc 10.26ss).
Les lépreux figurent également en bonne place dans son ministère. Non seulement ils sont malades et souffrants, mais ils sont mis en marge de la société, exclus. Jésus répond non seulement à leurs besoins physiques de guérison, mais il leur tend encore la main. Il les touche et leur donne ainsi la possibilité d’un contact humain qu’ils n’avaient pas eu depuis des années avec une personne en santé.
Les premiers témoins de sa naissance furent des bergers, un groupe qui, à l’époque, était méprisé et considéré comme peu fiable. Les premiers témoins de sa résurrection ont été des femmes, un autre groupe social marginalisé et dont le témoignage n’avait pas de valeur devant un tribunal.

  1. Une justice généreuse à incarner

Jésus s’est donc soucié des pauvres et il a invité ses disciples à faire de même (Marc 12.42-43). Nous sommes tellement habitués à lire certaines paroles de Jésus ou certains récits le concernant que nous en oublions leur côté provocateur. Dans l’évangile de Luc au chapitre 14, Jésus ordonne à ses disciples d’ouvrir leurs maisons et leurs bourses aux pauvres, aux aveugles et aux estropiés :
« Quand tu donnes un déjeuner ou un dîner, n’invite pas tes amis, tes frères, ta parenté ou de riches voisins, car ils pourraient t’inviter à leur tour et te payer ainsi de ta peine. 13 Non, si tu donnes une réception, invite des pauvres, des estropiés, des paralysés, des aveugles. »
Luc 14.12-13

A l’époque de Jésus, la société juive était marquée par le clientélisme. Les juifs qui disposaient de grosses ressources financières tissaient des réseaux d’influence en ouvrant leur maison et en aidant financièrement des personnes qui, en retour, leur procuraient soit des débouchés commerciaux, soit des faveurs sociales ou politiques. Dans un tel contexte, les banquets jouaient un rôle privilégié. Les invitations à un repas étaient le moyen de cultiver et de récompenser les relations d’affaires. Ils offraient aussi la possibilité d’en créer de nouvelles. Du point de vue pratique, cela impliquait que les personnes invitées étaient des gens de même rang social ou alors des personnes plus riches, dans l’espoir qu’ils fassent bénéficier l’hôte d’avantages supplémentaires. Jésus recommande de choisir des gens pauvres et sans influence, incapables d’accorder des faveurs ou des avantages financiers en retour. Une telle recommandation constitue un « véritable suicide économique et social ».
Du point de vue concret, Jésus nous invite à consacrer beaucoup plus de notre argent et de nos biens aux pauvres qu’à nos loisirs ou à nos vacances, qu’à nos sorties ou à l’entretien de nos relations sociales où nous sommes intéressés. Ce faisant (voir aussi Luc 6.32-36 ou Matthieu 6.1-4), Jésus dénonce le clientélisme. Le secours que les disciples de Jésus doivent apporter au pauvre est donc motivé par le sens de la justice et le désir de soulager la misère. L’éthique d’amour de Jésus attaque le système du monde à sa racine.
Que l’on reprenne d’autres passages dans l’évangile de Luc où Jésus invite ses disciples à vendre ce qu’ils possèdent pour le donner aux pauvres (Luc 12.33 ou Luc 18.22), on retrouve chaque fois Jésus en train d’inviter ses disciples à ne pas considérer leur argent comme leur bien propre et à défendre résolument et généreusement les pauvres.

  1. La pratique de la justice généreuse, un révélateur du cœur humain

Jésus s’inscrit dans la même dynamique que l’Ancien Testament lorsqu’il prend le parti des gens vulnérables. En plus, il fait de la pratique de la justice un révélateur du cœur humain, une sorte de thermomètre de notre foi. Dans une dynamique protestante classique, on pourrait penser que la grâce n’a rien à voir avec la justice. Faire grâce, c’est accorder des biens comme le pardon qui ne sont pas mérités ; rendre justice, c’est donner à l’individu exactement ce qu’il mérite.
Chez des prophètes comme Esaïe, Jérémie, Zacharie ou Michée, on entend une accusation forte contre le peuple d’Israël : il observe les lois religieuses et se vante de ses connaissances de la loi de Dieu, mais il exploite les faibles et les personnes fragiles. Le réquisitoire du prophète Esaïe au chapitre 1 comme au chapitre 58 sonne de manière extrêmement violente contre les croyants qui se contentent de la seule observance religieuse :
15 Lorsque vous étendez les mains pour me prier, je me cache les yeux, vous avez beau multiplier le nombre des prières, je ne vous entends pas car vos mains sont pleines de sang. 16 Lavez-vous donc, purifiez-vous, écartez de ma vue vos méchantes actions et cessez de faire le mal. 17 Efforcez-vous de pratiquer le bien, d’agir avec droiture, assistez l’opprimé, et défendez le droit de l’orphelin, plaidez la cause de la veuve !
Esaïe 1.15-17

Le jeûne qui me plaît est celui qui consiste à détacher les liens de la méchanceté, à délier les courroies de toute servitude, à mettre en liberté tous ceux que l’on opprime et à briser toute espèce de joug. 7 C’est partager ton pain avec ceux qui ont faim, et offrir l’hospitalité aux pauvres sans abri, c’est donner des habits à celui qu’on voit nu, ne pas te détourner de ton prochain.
Esaïe 58.6-7

La justice généreuse n’est pas, pour ces prophètes, une activité supplémentaire à ajouter à la liste des activités religieuses que les croyants accomplissent. Un manque de justice témoigne du fait que le cœur du croyant n’est pas aligné sur les désirs de Dieu, qu’il vit en étant imbu de lui-même et sans avoir conscience de l’extraordinaire grâce que Dieu lui fait. Dans Marc 12, Jésus s’inscrit dans ce propos des prophètes, qui démasque ce travers de la propre justice qui s’empare de la pratique religieuse pour faire de soi quelqu’un de juste :
« Gardez-vous des spécialistes de la Loi : ils aiment à parader en costume de cérémonie, être salués sur les places publiques, 39 avoir les sièges d’honneur dans les synagogues et les meilleures places dans les banquets. 40 Mais ils dépouillent les veuves de leurs biens, tout en faisant de longues prières pour l’apparence. Leur condamnation n’en sera que plus sévère. »
Marc 12.38-40

Pour Jésus, l’observance minutieuse des spécialistes de la loi dissimule une vie marquée par l’indifférence à l’endroit des plus démunis. C’est là, pour lui, la preuve qu’ils ne connaissent ni Dieu, ni sa grâce. Pour Jésus, la manière dont quelqu’un dispose de ses biens indique ce qui habite son cœur. La purification du cœur par la grâce et l’amour des plus démunis vont ensemble. Ils sont associés dans la théologie de Jésus.
La parabole des brebis et des boucs dans Matthieu 25.31 à 46 se rapproche extraordinairement d’Esaïe 1 et d’Esaïe 58. Jésus y compare le jour du jugement à l’activité des bergers qui doivent reconnaître les brebis et les séparer des boucs. Ce jour-là, beaucoup diront avoir cru en Jésus, mais ils seront pourtant exclus. Les vrais disciples de Jésus sont ceux qui, dans leur cœur, ont une place pour « l’un de ces plus petits » : les affamés, les étrangers, les nus, les malades, les prisonniers. Jésus enseigne que ses disciples créent une nouvelle communauté qui n’exclut ni les pauvres, ni les membres d’une autre race, ni les personnes qui n’ont pas de pouvoir. Cette communauté répond aux besoins de ces « plus petits » de manière sacrificielle et pratique. Les chrétiens devraient donc ouvrir leurs maisons et leurs portemonnaies, inviter les plus démunis et les étrangers les plus dépaysés chez eux et au sein de la communauté ecclésiale. Ils devraient leur procurer l’aide financière nécessaire, les soins médicaux, un abri, l’assistance juridique pour les défendre, l’amour authentique, le soutien et l’amitié.
Le discours a ceci d’intéressant, c’est qu’il ne dit pas que toutes ces activités en faveur des pauvres constituent un moyen de gagner son salut. Non ! Elles sont le signe d’un cœur transformé, l’indication que ceux qui pratiquent cela sont déjà sauvés, qu’ils possèdent la foi salvatrice authentique. Les dispositions du cœur du chrétien véritable à l’endroit des pauvres reflètent celles envers Jésus. C’est comme si Jésus leur disait : « Si vous faites une place aux pauvres dans votre vie et dans votre cœur, je sais que vous m’accueillez. » Aucun être humain qui aime Jésus ne peut rester indifférent en présence de la personne qui est faible et dans le besoin. Parce qu’il se sait au bénéfice de la grâce extraordinaire de Dieu en Jésus-Christ. Voilà qui change la vie et l’orientation de son cœur à l’endroit du prochain. Quiconque a vraiment été touché par la grâce de Dieu ne peut que s’empresser de venir en aide au pauvre.

  1. Vivre d’une justice généreuse comme dans l’Eglise primitive

Ce souci de Jésus pour les pauvres se manifeste dans la première communauté chrétienne. La mise en commun des biens du début des Actes en témoigne (Actes 2.44). On découvre dans ces récits un souci marqué pour la justice généreuse et la miséricorde. L’apôtre Paul lui-même souligne l’importance de ce service auprès des plus démunis en lançant, alors qu’il est en train de quitter les Ephésiens :
« Je vous ai montré partout et toujours qu’il faut travailler ainsi pour aider les pauvres. Souvenons-nous de ce que le Seigneur Jésus lui-même a dit : « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir. »
Actes 20.35

Ce propos d’adieu se termine par un propos de poids. Celui de prendre soin des pauvres, comme si Paul souhaitait rappeler aux chrétiens qu’il ne s’agit pas seulement de parler, mais aussi de secourir les pauvres. L’Eglise n’est pas comme Israël une sorte de monarchie appuyée sur la foi juive, mais les auteurs du Nouveau Testament affirment que le souci de justice et de compassion qui se trouve dans la législation mosaïque doit trouver un champ d’application dans l’Eglise. L’idéal de la communauté où personne ne doit être dans le besoin selon Deutéronome 15.4 (« D’ailleurs, il ne devrait pas y avoir de pauvre chez toi, car le Seigneur te bénira dans le pays que le Seigneur, ton Dieu, te donne comme patrimoine, afin que tu en prennes possession, 5pourvu seulement que tu écoutes le Seigneur, ton Dieu, en veillant à mettre en pratique tout ce commandement que j’institue pour toi aujourd’hui ») est aussi pertinent pour l’Eglise. On a là l’apogée de la législation sur la justice sociale que contient l’Ancien Testament. Actes 4.34-35 le souligne bien :
« 34 Aucun d’eux n’était dans le besoin, car ceux qui possédaient des champs ou des maisons les vendaient, apportaient le produit de la vente 35 et le remettaient aux apôtres : ceux-ci le répartissaient alors entre tous et chacun recevait ce dont il avait besoin. »

Dans la suite de Deutéronome 15.4, les Israélites sont exhortés à ouvrir leurs mains et à venir en aide à ceux qui se trouvent dans le besoin. Le Nouveau Testament invite les chrétiens à faire de même :
« Si l’un de tes compatriotes tombe dans la pauvreté dans le pays que l’Eternel ton Dieu te donne, tu ne lui fermeras pas ton cœur et tu ne lui refuseras pas ton aide. 8 Au contraire, tu lui ouvriras ta main toute grande et tu lui prêteras suffisamment selon ses besoins. »
Deutéronome 15.7-8

« Voici comment nous savons ce que c’est que d’aimer : Jésus-Christ a donné sa vie pour nous. Nous devons, nous aussi, donner notre vie pour nos frères. 17 Si un homme riche voit son frère dans le besoin et lui ferme son cœur, l’amour de Dieu ne peut être présent en lui ? »
1 Jean 3.16-17

Il est manifeste au travers de ces récits que les chrétiens ont à prendre soin des besoins matériels de leurs frères et sœurs au sein de la communauté chrétienne. Qu’en est-il de ceux qui n’en font pas partie ? C’est vrai que la responsabilité du chrétien s’exerce d’abord au sein de la communauté en faveur des proches, famille et amis, puis en faveur des autres membres de la communauté des chrétiens. Mais la Bible laisse clairement entendre que l’amour pratique des chrétiens et leur justice généreuse ne se limitent pas uniquement à ceux qui partagent les mêmes convictions qu’eux. L’exhortation de l’épître aux Galates (6.10), souligne cette perspective :
« 10 Ainsi donc, tant que nous en avons l’occasion, faisons du bien à tout le monde, et en premier lieu à ceux qui appartiennent à la famille des croyants. »

« Faire du bien à tout le monde » n’est pas quelque chose de facultatif. Il s’agit d’un commandement qui est illustré de manière extraordinaire dans l’une des plus célèbres paraboles de Jésus : celle du bon Samaritain.

  1. Pourquoi pratiquer la justice généreuse ?

Notre société est marquée par une sorte de catéchisme sociopolitique où la justice a sa place et devrait entrer en pratique facilement. Seulement, au vu des intérêts des uns et des autres qui entrent en conflit, on se rend compte qu’il est difficile pour beaucoup de passer des intentions belles et louables aux actes concrets, parce que, sur le fond, les motivations fondamentales manquent. La Bible non seulement invite à pratiquer la justice, mais elle y ajoute de l’énergie, un carburant qui prend la forme de motivations fondamentales. Il y a tout d’abord l’émerveillement enthousiaste devant la bonté de la création de Dieu, puis l’expérience de la grâce en Jésus-Christ. Cette motivation s’enracine à la fois dans la création et dans la rédemption.

6.1 Arguments tirés de la Création
Dans le récit de création de Genèse 1 et 2, il est dit que Dieu créa les êtres humains pour qu’ils soient son image sur la terre. Que signifie le fait d’être image de Dieu ? Cela indique premièrement que les humains ne sont pas des accidents venus sur terre par hasard, mais ce sont des créations de Dieu, miroir du Très-Haut dans notre monde. L’être humain renferme une valeur unique qui s’accompagne du droit ne pas être maltraité ni blessé. Quels que soient leur passé ou leur caractère, tous les êtres humains possèdent une dignité et une valeur irréductibles, parce que Dieu les aime, parce qu’il est plein de compassion pour toutes ses créatures (Psaume 145.9). Il aime même celui qui se détourne de lui (Ezéchiel 33.11 et Jean 3.16). Le fait que l’être humain est image de Dieu constitue la première motivation de mener une vie juste et généreuse en répondant aux besoins et en défendant les droits de ceux qui nous entourent. Il y a là une source d’humilité devant la noblesse de chaque être humain, fait à l’image de Dieu et aimé par lui.
Il y a une deuxième motivation en lien avec la doctrine de la création qui pousse à pratiquer une justice généreuse, c’est le fait que si Dieu est le créateur de toutes choses, en fait tout ce que nous possédons dans la vie appartient à Dieu. Dans Genèse 1, Dieu confie à l’être humain la gestion de la création. Ce dernier en devient une sorte de gérant ou de jardinier, qui travaille pour un propriétaire qui est Dieu. Le Seigneur a donc donné à l’humanité l’autorité sur les richesses du monde, mais pas leur possession. Nous devons prendre soin de la création de manière à plaire au propriétaire et en étant équitable avec nos compagnons de service. Les justes dans l’Ancien Testament sont donc prêts à se désavantager eux-mêmes au profit de la société, alors que les méchants sont prêts à désavantager la société au profit d’eux-mêmes. Les justes considèrent que leur argent appartient d’une certaine façon à l’ensemble de la communauté humaine, alors que les injustes ou les méchants estiment que leur argent leur appartient en propre et à personne d’autre. Manquer de générosité, c’est refuser d’admettre que nos biens ne sont pas vraiment à nous, mais à Dieu.

6.2 Arguments tirés de la Rédemption
La motivation la plus souvent avancée pour la pratique de la « justice généreuse » relève de la dynamique de la rédemption, Contrairement à ce que certains pourraient penser, cette motivation ne s’inscrit pas uniquement dans le Nouveau Testament. On la trouve aussi dans le Deutéronome (10.16-19) :
« 16 Opérez donc aussi une circoncision dans votre cœur et ne vous rebellez plus contre l’Eternel ; 17 car l’Eternel votre Dieu est le Dieu suprême et le Seigneur des seigneurs, le grand Dieu, puissant et redoutable, qui ne fait pas de favoritisme et ne se laisse pas corrompre par des présents. 18 Il rend justice à l’orphelin et à la veuve et témoigne son amour à l’étranger en lui assurant le pain et le vêtement. 19 Vous aussi, vous aimerez l’étranger parmi vous, car vous avez été étrangers en Egypte. »
Deutéronome 10.16-19

Les Israélites ont connu un sort peu enviable en Egypte. Réduits en esclavage et victimes de préjugés raciaux, ils sont invités par Moïse à considérer leur sort passé et à se demander comment ils pourraient se montrer durs envers les pauvres et les étrangers qui vivent parmi eux. Par la bouche de Moïse, Dieu leur rappelle que c’est lui qui les a libérés, qu’ils sont donc au bénéfice de son intervention de libération et de rédemption. La grâce de Dieu s’est manifestée dans la vie du peuple ; celui-ci est donc dorénavant invité à pratiquer la grâce également à l’endroit des pauvres et des étrangers. La mention dans ce texte d’une « circoncision du cœur » traduit l’importance d’un engagement intérieur passionné envers Dieu. La générosité à l’endroit de l’orphelin, de la veuve et du migrant, n’est pas simplement formelle ; elle s’enracine dans l’intériorité, profondément dans le cœur.
Si une personne a saisi la signification de la grâce de Dieu dans son cœur, elle va pratiquer la justice généreuse. Si elle ne vit pas de cette justification ou de cette justice première, elle aura beau dire qu’elle est reconnaissante à Dieu de sa grâce, son cœur sera loin de lui. Si elle ne prend pas soin de celui qui est pauvre, cette personne révèle au mieux qu’elle n’a pas bien compris l’ampleur de la grâce qu’elle a reçue. Au pire, elle témoigne du fait qu’elle n’a pas du tout fait l’expérience de cette grâce, de cette miséricorde salvatrice de Dieu. La grâce rend juste !
Dans le Nouveau Testament, l’un des thèmes principaux des épîtres de Paul est la justification par la foi seule. Dans de nombreuses religions et systèmes psychologiques, on découvre que si l’être humain vit comme il se doit, Dieu va l’accepter et le bénir. L’apôtre Paul enseigne autre chose : si l’être humain reçoit la grâce de Dieu comme un don gratuit en Jésus-Christ, alors, en conséquence, il pourra vivre et vivra réellement comme il le doit. Lorsque nous vivons une repentance authentique et que nous croyons en Jésus, tout le châtiment que nous méritions disparaît puisque Jésus l’a subi à notre place et tout l’honneur acquis par sa vie juste et sa mort nous est donné. Nous sommes désormais aimés et traités par Dieu comme si nous avions accompli toutes les grandes œuvres que Jésus a réalisées. La preuve qu’un chrétien a la foi est une vie transformée, produite par la foi authentique. Nous sommes donc sauvés par la foi seule, mais pas par une foi qui reste seule. La vraie foi produit toujours une vie transformée. Dans la mesure où l’Evangile façonne l’image que nous avons de nous-mêmes, nous nous identifions aux gens dans le besoin. En voyant leurs vêtements en mauvais état, nous nous dirons : « Ma justice est comme un chiffon sale, mais en Christ je peux revêtir la robe de justice. » Lorsque nous rencontrons des personnes en difficultés économiques, nous ne pourrons pas leur dire : « Réagissez… Allez ! prenez-vous en main ! », parce que nous n’avons pas été capables de le faire sur le plan de la foi. Jésus est intervenu en notre faveur. En voyant quelqu’un dans les soucis pécuniaires, il ne sera pas non plus possible de dire : « Je ne vais pas vous aider, parce que vous vous êtes mis vous-même dans cette situation ! » Le Seigneur est venu sur terre et nous a secourus, alors que tous nos problèmes résultaient de notre propre faute. Lorsque les chrétiens regardent un pauvre, ils se voient comme dans un miroir. Leurs cœurs penchent vers le pauvre sans la moindre trace de supériorité ou d’indifférence.
Lorsque l’appel pour une justice généreuse en faveur du pauvre est associé non à de la culpabilité, mais à la prise de conscience de la grâce de Dieu, l’Evangile met alors en route un élan au fond de l’âme du croyant et le réveille. A l’affirmation du fait que votre argent est à vous, vous entendez : « De riche qu’il était, Jésus s’est fait pauvre pour toi… Il n’a pas dit mon sang est à moi ! » Face à l’affirmation que certains « méritent » bien la situation dans laquelle ils se trouvent, vous entendez : « Il a laissé les 99 brebis pour chercher celle qui était perdue. Il a donné sa vie pour ceux qui ne le méritaient pas… » Face à l’ampleur de la grâce de Dieu pour chacun de nous, l’Evangile fait naître en nous une justice généreuse qui nous pousse à aider et à donner beaucoup, souvent et gratuitement !
Vous qui connaissez la grâce, vivez d’une justice généreuse !
Amen !

Notes
[1] Timothy Keller, Pour une vie juste et généreuse. Grâce de Dieu et pratique de la justice, trad. Antoine Doriath, Charols, Farel, 2019, 216 p.
[2] Ibid.
[3] Ibid. p. 16.