Le Sermon sur la montagne de Jésus de Nazareth, c’est le récit biblique qui est médité en étude biblique cette année à l’Eglise évangélique de la Pélisserie. La cinquième antithèse de Matthieu 5 : l’amour des ennemis a été le thème de la prédication du pasteur Serge Carrel le 14 juin 26. L’occasion d’entrer dans une autre dimension de la vie chrétienne : l’extraordinaire de Dieu !
43Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu détesteras ton ennemi. 44Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent. 45Alors vous serez fils de votre Père qui est dans les cieux, car il fait lever son soleil sur les mauvais et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. 46En effet, si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? Les collecteurs des taxes eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? 47Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les non-Juifs eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? 48Vous serez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait. Si vous aimez ceux qui vous aiment, que faites-vous d’extraordinaire ? Si vous saluez ceux qui vous saluent, que faites-vous d’extraordinaire ? C’est le constat de Jésus par rapport à ses disciples… Matthieu 5.43-48 (NBS)
En matière d’amour du prochain, les gens du temps de Jésus comme nos contemporains n’ont aucune peine à aimer ceux qui les aiment… à aimer les membres de leur famille, à aimer leurs amis, à aimer les gens de leur propre cercle… Les collecteurs d’impôts et les païens font cela ! En matière d’amour du prochain, Jésus nous invite à autre chose. Il nous invite à l’extra-ordinaire… et il aimerait nous emmener sur des chemins qui n’ont rien d’ordinaire, qui sont à proprement parler extra-or-di-nai-res. « Aimez vos ennemis ! », cette invitation est la dernière de ce que l’on appelle les cinq antithèses du Sermon sur la montagne. Elle intervient après quatre antithèses qui portent chacune sur un aspect des relations humaines : le traitement d’autrui, le face-à-face hommes-femmes, les propos qui ne trompent pas, faire face à la malveillance (1)… A chaque fois, Jésus radicalise un propos de l’Ancien Testament ou un propos des autorités religieuses de son temps pour en donner sa compréhension.
« Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu détesteras ton ennemi… Mais moi, je vous dis… »
Cette citation n’est pas à proprement parler tirée de l’Ancien Testament, mais elle correspond à l’enseignement religieux qui prévalait dans les synagogues du temps de Jésus. Il était normal d’aimer ceux qui sont identiques à soi-même, ceux qui partagent les mêmes convictions, la même vision du monde, la même identité citoyenne, la même langue. De ces gens-là, on se sent très proches ! Vous êtes-vous retrouvés seuls à l’étranger ? Quel bien cela fait de se retrouver entre Suisses ou entre francophones ! Voilà une dizaine d’années, j’ai eu l’occasion de passer quelques mois au Canada, au Regent College à Vancouver pour un temps sabbatique. Moi qui ne suis pas un « foudre de guerre » en anglais, c’était super de croiser des Romands dans ce lieu de formation théologique ! Très rapidement, c’est le cercle de relations que je me suis constitué… J’ai rencontré deux familles et elles m’ont invité chez elles pour partager un repas. Et là, quand on partage un mets ou un produit culinaire qui nous est familier, quel suprême délice ! Quelle joie intérieure de se retrouver à table avec une famille et de découvrir que nous pouvons partager une tresse qui vient d’être cuite ! On a l’impression de se retrouver à la maison. On a beau être à des milliers de kilomètres de chez soi, d’être éloignés de ceux que l’on aime… Tout à coup au travers d’un simple bout de pain, on se sent proches de ceux qui nous accueillent ! On les aime ! C’est là quelque chose de très ordinaire. L’être humain aime ceux qui lui ressemblent. Naturellement, il aime les membres de sa famille, il aime les gens de son clan, ceux qui partagent une identité similaire à la sienne !
« Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu détesteras ton ennemi… Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis… » « Aimez vos ennemis ! »… On pourrait pensez que cette incitation de Jésus est quelque chose de radicalement nouveau, que c’est quelque chose de neuf que Jésus enseigne à ses disciples… En fait, comme souvent dans les évangiles, Jésus est en continuité avec l’Ancien Testament. Le commandement de l’amour de l’ennemi n’est pas mentionné en tant que tel dans l’Ancien Testament, mais à plusieurs reprises quelque chose de comparable y est demandé.
Dans ce contexte, il faut rappeler l’invitation à aimer son prochain dans le livre du Lévitique : « Tu ne te vengeras pas, et tu ne garderas pas de rancune envers les fils de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis l’Éternel » (Lévitique 19.18).
L’amour du prochain est souvent compris dans un cadre restreint. Il s’agit de témoigner de l’amour à celui qui me témoigne déjà de l’amour, à celui qui est proche, à celui qui fait partie du peuple d’Israël, au coreligionnaire ou à celui qui fait partie de la même ethnie.
Le texte le plus proche de l’invitation à aimer ses ennemis parle des animaux de notre ennemi et invite à en prendre soin : « Lorsque tu rencontreras le bœuf de ton ennemi, ou son âne, qui s’est égaré, tu le lui ramèneras. Lorsque tu verras l’âne de celui qui a de la haine pour toi succomber sous sa charge, et que tu hésiteras à le décharger, tu le déchargeras avec lui » (Exode 23.4-5).
Le boeuf ou l’âne de l’ennemi sont deux biens d’importance dans un monde rural. Lorsqu’ils sont égarés et qu’un individu les trouve, ils doivent être pris en charge par toute personne qui les trouve. Même si le propriétaire est un ennemi ! Les Proverbes développent également de manière très pratique l’invitation à l’amour de l’ennemi : « Si ton ennemi a faim, donne-lui du pain à manger ; s’il a soif, donne-lui de l’eau à boire » (Proverbe 25.21).
siLes difficultés économiques de l’ennemi ne doivent donc pas être une occasion d’enfoncer encore davantage la personne… et de marquer ainsi sa rancoeur et son amertume. Non, il est des situations où cette inimitié s’arrête et où la solidarité doit prendre le dessus !
Il est une autre situation où l’amour de l’ennemi s’incarne dans une situation politique. Le roi d’Aram était en guerre contre Israël. Et il voyait ses intentions de guerre dévoilées assez systématiquement par le prophète Elisée. Le roi d’Aram décida de capturer Elisée et il envoya des soldats dans la ville où le prophète se trouvait. Aux soldats atteints d’aveuglement, « Elisée dit : Ce n’est pas ici le chemin et ce n’est pas ici la ville ; suivez-moi, et je vous conduirai vers l’homme que vous cherchez ! Il les conduisit à Samarie. Lorsqu’ils furent entrés dans Samarie, Elisée dit : Eternel, ouvre les yeux de ces gens, pour qu’ils voient ! L’Eternel ouvrit leurs yeux, et ils virent qu’ils étaient au milieu de Samarie. Le roi d’Israël, en les voyant, dit à Elisée : Frapperai-je, frapperai-je, mon père ? Il lui répondit : Tu ne frapperas pas ; est-ce que tu frappes ceux que tu fais prisonniers avec ton épée et avec ton arc ? Mets devant eux du pain et de l’eau, afin qu’ils mangent et boivent. Qu’ils s’en aillent ensuite vers leur seigneur » (2 Rois 6.19-22).
L’invitation à aimer son ennemi n’apparaît donc pas telle quelle dans l’Ancien Testament, mais des traces dans différents textes, comme dans ce récit à propos d’Elisée, donnent à penser que cette idée est présente, sans être inscrite au cœur des convictions de tout croyant de l’Ancien Testament. Jésus reprend cela et l’inscrit comme l’un des cinq axes relationnels de tout disciple, qui veut être digne de son Royaume !
Et l’Ancien Testament, de par son accent sur la dimension très concrète de cet amour de l’ennemi : prise en charge du bœuf ou de l’âne, donner à manger et à boire, souligne qu’il ne s’agit pas uniquement de mots. Il en coûte quelque chose d’aimer son ennemi ou de prendre soin de ses biens : au minimum du temps mais aussi de l’argent, certainement par le don gratuit de biens nécessaires dont il a urgemment besoin.
Souvent, nous autres chrétiens, nous faisons intérieurement un effort pour aimer tout le monde et pour aimer nos ennemis… Mais nous restons dans l’ordre de nos pensées intérieures. L’Ancien Testament et Jésus nous rappellent que cette volonté d’aimer son ennemi doit s’inscrire dans la réalité concrète et prendre un visage incarné.
Entrer dans l’extraordinaire de Dieu, c’est mettre en pratique cet amour de l’ennemi. Il s’agit d’un acte volontaire, qui n’a rien d’ordinaire dans un quotidien qui nous pousse la plupart du temps à entrer dans la logique du « œil pour œil – dent pour dent » ou de la haine. C’est un acte volontaire qui coûte intérieurement, mais c’est un acte qui permet au disciple de Jésus d’entrer dans l’extraordinaire de Dieu !
« Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu détesteras ton ennemi… Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent… »
Il y a une version longue et une version courte de ce verset. La version longue développe le contenu de l’amour du prochain en disant : « Mais moi je vous dis : Aimez vos ennemis, [bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous détestent] et priez pour ceux [qui vous maltraitent et] qui vous persécutent… » Cette version longue est influencée par Luc 6.27-28 qui dit : « Mais je vous dis, à vous qui écoutez : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous maltraitent. »
La version la plus courte est retenue par la plupart des nouvelles versions de la Bible avec pour argument que les manuscrits les plus fiables transmettent la version courte.
Quoi qu’il en soit, si vous voulez être disciples du Royaume, il importe de prier pour ceux qui vous persécutent. L’ordinaire voudrait que nous nous enfermions dans des pensées noires à l’endroit de la personne qui nous a fait du mal, que nous nous laissions ronger par la rancœur et la haine à l’endroit de notre ennemi. Parfois, personnellement, quand je suis contrarié, je me laisse gagner par cette démarche intérieure qui pousse à ressasser le mal dont j’ai été victime… Rien de très ordinaire, somme toute ! Nous sommes tous enclins à nous laisser gagner par ce dialogue intérieur qui veut du mal à celui qui nous a fait du mal. Jésus nous invite à quitter ce cycle ordinaire dans la gestion des offenses et des maux dont nous avons été victimes, pour mettre en place l’extraordinaire de Dieu. Soit : prier pour ceux qui nous ont fait du mal.
Et cette prière n’est pas simplement : « Seigneur, bénis cette personne ! » Et on passe plus loin dans notre liste de prières-commissions en énonçant un autre : « Bénis tel et tel ! » Non, cela va plus loin !
Le pasteur et théologien allemand Dietrich Bonhoeffer, dans son livre « Vivre en disciple ou Le prix de la grâce » apporte un éclairage saisissant à propos de la prière pour ceux qui nous persécutent. Dietrich Bonhoeffer écrit cela entre 1935 et 1937, alors qu’il dirige un lieu de formation de l’Eglise confessante allemande, un lieu de formation des pasteurs qui ne souhaitaient pas prêter allégeance aux Nazis : « Dans cette prière, nous avançons vers l’ennemi, nous nous plaçons à ses côtés, nous sommes avec lui, près de lui, pour lui, devant Dieu… Nous nous chargeons maintenant de sa détresse et de sa pauvreté, de sa faute et de sa perdition, et plaidons en sa faveur devant Dieu. Nous faisons à sa place ce qu’il ne peut faire… » (2).
Il y a une force dans ce propos qui me désarçonne toujours. Imaginez un peu… Dans les années 1930, l’ennemi en Allemagne pour quelqu’un comme Dietrich Bonhoeffer, c’est Adolf Hitler qui commence à verrouiller la société allemande et à persécuter tous les gens qui manifestent une résistance à ses velléités hégémoniques. Dans sa prière, Dietrich Bonhoeffer avance vers Hitler. Il se place à ses côtés… Il est avec lui, près de lui, pour lui, devant Dieu… Dietrich Bonhoeffer se charge de la détresse et de la pauvreté de Hitler, de sa faute et de sa perdition, et il plaide en sa faveur devant Dieu… Faisant à sa place ce qu’il ne peut pas faire !
Qu’en pensez-vous ? Ce chemin spirituel, c’est vraiment entrer dans l’extra- ordinaire de Dieu ! A genoux, devant Dieu, apporter ainsi dans la prière le prochain qui nous est hostile, c’est ouvrir un espace nouveau. A la fois intérieurement et dans la réalité concrète de nos vies. En priant ainsi, nous nous découvrons à trois dans le face à face avec l’ennemi. Dieu est là… Dieu se pose en intermédiaire. Dieu reçoit ma colère. Il entend aussi mon intercession et donc mon désir de ne pas me laisser absorber dans la spirale infernale de l’antagonisme et de l’amertume à l’endroit de mon ennemi. En apportant mon ennemi devant Dieu, je remets à Dieu seul la possibilité d’intervenir et de faire justice. C’est lui le seul Seigneur !
« Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu détesteras ton ennemi… Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent. Alors vous serez fils de votre Père qui est dans les cieux… »
Entrer dans cette démarche de l’amour de l’ennemi, c’est devenir authentiquement disciple de Jésus. C’est devenir fils du Père céleste, lui qui fait part de sa générosité extraordinaire aux justes comme aux injustes ! Jésus, lui le premier, a montré ce chemin. Sa mort à la croix est comme le paroxysme de cette vie inscrite dans la logique de l’amour et de la prière pour l’ennemi. Tout au long de son ministère, on peut discerner cela. Jésus aime ceux qui lui sont hostiles. Par des propos parfois provocateurs, il les invite à changer à revoir leur compréhension théologique… Mais le sommet du vécu de cet extraordinaire de Dieu, c’est Vendredi saint, lorsque Jésus meurt sur la croix et lorsqu’il adresse à Dieu cette prière : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font… » (Luc 23.34). Au bout de la souffrance infligée par ses ennemis, Romains et Juifs, réunis dans leur désir de le faire mourir, Jésus a cette parole où il ne se laisse nullement gagner par la haine et la vengeance… Il prie pour ses ennemis et demande encore au Père de leur pardonner sa mise à mort : « Parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font ! »
L’amour pour l’ennemi conduit le disciple sur le chemin de la croix. Il nous introduit dans la communion du crucifié ! Jésus est l’extraordinaire de Dieu pour chacun-e d’entre nous ! Il nous invite à marcher à sa suite dans cet extraordinaire de Dieu tel qu’il est dépeint dans le Sermon sur la montagne. Quand vous entendez tout cela, vous vous demandez sûrement comment mettre en pratique cet extraordinaire de Dieu dans votre quotidien. C’est vrai que l’amour de l’ennemi, l’amour de ceux qui nous ont offensés ou qui nous persécutent, peut paraître hors de notre portée. Et on peut se décourager et dire que l’on n’y arrivera jamais. Réjouissez-vous ! Le Sermon sur la montagne n’est pas une nouvelle loi ! Il ne génère pas de légalisme culpabilisateur ! En fait, vivre cet extraordinaire de Dieu, est un idéal absolu, hors de notre portée, que seul le Christ a pu incarner. Il s’agit d’un idéal absolu accompagné d’une grâce absolue : celle que Dieu nous fait au travers de la venue de Jésus-Christ. Il est important de lire le Sermon sur la montagne avec à l’esprit le fait que Jésus a d’abord manifesté la grâce extraordinaire de Dieu avant de monter sur la montagne et adresser ses fameuses Béatitudes et ces antithèses à ses disciples. La grâce préexistait. Elle était là avant le propos du Sermon (Matthieu 4) ! Donc si le Sermon vous apparaît hors de portée, sachez que la grâce est là pour que vous commenciez à y marcher. Et comme un enfant qui apprend à marcher tombe régulièrement, vous allez aussi tomber sur ce chemin du Sermon… mais en le pratiquant, vous allez prendre de l’assurance et découvrir qu’il offre d’extraordinaires surprises à ceux qui le mettent en pratique. L’extraordinaire de Dieu ouvre des portes là où nous pensions butter sur des impasses ou des culs de sac. L’extraordinaire de Dieu nous sort parfois de chausse-trape incroyables… parce que c’est le chemin que le Christ a dessiné pour nous au travers de toute sa vie… La mort était au bout, mais la résurrection est intervenue pour rappeler qu’il y a toujours un chemin hors de l’impasse, hors de nulle part !
Cette invitation à l’amour de l’ennemi a aussi toute sa pertinence pour notre dynamique communautaire. On ne refera pas le passé. Mais il y a, dans cette invitation à aimer notre ennemi et à prier pour lui, un secret qui, si nous le pratiquons devant Dieu, nous permettra de rebondir… en étant fort d’une nouvelle expérience de Jésus crucifié qui a ouvert un chemin nouveau pour chacun-e de nous auprès du Père. L’extraordinaire de Dieu a aussi sa place dans nos relations entre frères et sœurs… Et avant toute chose c’est un authentique défi en Eglise, comme dans notre vie sociale !
Amen !
Notes
1 Pour approfondir ces antithèses, voir les vidéos de Claude Baecher sur le Sermon sur la montagne dans l’offre du FREE COLLEGE pour les groupes de maison : https://freecollege.ch/groupes-de-maison/le-sermon-sur-la-montagne
2 Dietrich Bonhoeffer, Vivre en disciple. Le prix de la grâce, trad. Bernard Lauret et Henry Mottu, Genève, Labor et Fides, 2009, p. 121.